« La culture est un rempart » : entretien avec Vincent Richeux, artiste contemporain urbain

« Aquitain de Bordeaux voilà mes origines…. Homme du Sud Ouest, amoureux du Bassin d’Arcachon et de la côte Atlantique, de ses odeurs et de ses lumières, dans mes veines coule à jamais le sang du Bordeaux et du Médoc.

Après une école de commerce, le marketing me fait rencontrer illustrateurs, designers, graphistes qui entretiennent mon goût pour la création qui s’est alors affirmé, confirmé. Ma peinture prend de plus en place et s’immisce alors dans ma vie. Elle s’invite à ma table, dans mes nuits et mes moments de détente. Trois expositions plus tard le choix est là, évident. A 27 ans, j’ai décidé de me consacrer pleinement à la peinture, à ma peinture.

Véritable boulimique de Bandes dessinées, baignant dans une culture pop, naviguant de vignes en bords de mer mes influences sont multiples. La couleur est là, souvent primaire par touches et grands aplats. Le couteau sculpte, les pinceaux chargés s’agitent pour donner naissance à des portraits de femmes et d’enfants ou à des paysages animés, résolument colorés.

Je suis au début du chemin et je vous invite à me suivre dans une balade pleine de vie…. »

Retrouvez Vincent et ses œuvres sur son site : Vincent Richeux.

Comment tu passes d’une carrière marketing à un celle d’artiste ? Comment ça s’est fait ?

En pétant les plombs ! Business school, stage, différents postes dans le marketing viticole pendant 4 ans…ça m’a fatigué : gros stress, grosse pression. C’est pas mon truc en fait, je ne m’épanouis pas dans le conflit, et je me suis rendu compte que le monde de l’entreprise ne me convenait pas. Vers 2001-2002, je peignais de plus en plus : tout mon temps libre y passait. Je me suis dit, j’ai 27 ans, j’ai cette passion dévorante, c’est maintenant ou jamais. Donc un jour, j’étais en route pour une conférence, avec mon costard, ma cravate, et j’ai donné un grand coup de volant. Je me suis arrêté dans une station-service, et c’était fini. J’ai appelé le patron, et je lui ai dit « j’arrête ». J’avais envie d’une autre vie. Ca me rongeait depuis pas mal de temps ; il y avait plein de petits signes récurrents, que j’avais choisi de ne pas voir jusque-là. Mais je savais que ce n’était pas mon chemin. J’ai acheté du matériel, et j’ai commencé à peindre dans mon garage, comme un obsédé. Je copiais, je faisais des créas, j’allais dans des galeries, je lisais des magazines…et j’ai peint 130 tableaux dans l’année.

Et ta première vente ?

J’étais au mariage de mon meilleur ami, à Bordeaux, j’avais amené quelques toiles dans le coffre de la Twingo. Et c’est là, sur le parking, que j’ai dealé mes premières toiles à des amis d’amis. C’était plutôt drôle. Tu fais quoi ? Je suis peintre. T’es pas dans le marketing ? Non, j’ai laissé tomber. J’ai des toiles dans le coffre, si tu veux voir…Mais combien ça coûte ? J’en sais rien, 70, 100 euros ? Ca a commencé comme ça. J’ai tout vendu durant le weekend, je suis rentré euphorique, un sentiment indescriptible. C’était un signe.

Pour continuer ?

Je sentais que j’étais sur la bonne piste, même si j’ai aussi pris des claques les premières années. Tu te rends compte que t’es pas au niveau des pros, ceux qui ont fait un cursus plus classique. Alors il faut bosser, bosser, bosser. Et ça s’est fait petit à petit.


En termes d’influence, tu as eu un choc artistique ? Un déclic ?

Fin des années 80 ans, j’avais 13 ans. Un courtier en tableau débarque chez nous : comme une réunion Tupperware, mais avec de l’art. Et il déballe des toiles magnifiques, on passe un bon moment, c’est convivial, et je me dis que le mec a un job de rêve. Mais il y a deux peintres qui me marquent vraiment : Michel Jouenne et Roland Lefranc. De la peinture très classique, à l’huile. Et mon père achète un tableau, à crédit. 500 francs par mois. Et ça m’épatait, ce type qui peint un tableau, le vend 15 000 francs, c’est génial ! Le deuxième déclic est venu beaucoup plus tard. C’était une expo de Jacques Villeglé à Beaubourg, un artiste absolu, l’ancêtre du street art. Après-guerre, alors qu’on était en plein surréalisme, Duchamp, Dali, etc. Lui s’est contenté d’arracher des pans entiers d’affiche, et de faire apparaître ainsi des textes, des figures…et il est devenu affichiste, début des années 50. Des 4 mètres sur 3 dans la grande salle de Beauboug : j’ai pris un coup de poing dans la gueule. D’une puissance incroyable, ça m’a retourné. Au retour, en voiture, je me suis arrêté pour arracher des affiches, j’étais comme fou ! Avec à l’arrière, les enfants qui criaient  » Papa, on va se faire arrêter par les gendarmes ! ». J’ai tout mis dans le coffre, en vrac, et je me suis mis à faire du collage.


C’est ce qui fait la structure de tes toiles aujourd’hui, du collage et de la peinture ?

Après avoir fait un an de collage pur, j’ai commencé à peindre par-dessus, à la bombe, au pochoir. Mais il y a toujours au départ un collage, ça fait comme si les gens avaient un bout de mur chez eux. Comme si sur 1 m2, un mec avait taggué, un autre avait collé un affiche, un autre avait arraché, repeint par-dessus…L’idée c’est ça, construire des bouts de mur.

Et tes personnages sont tous peints, ou récupérés de collage ?

Les deux en fait. Parfois c’est 100% de peinture acrylique, parfois je rajoute un élément papier. J’ai un stock énorme de Journal de Mickey par exemple, grâce au Club Mickey local ! Je fais les vide-greniers, je récupère les vieux Paris Match, Pif, Tintin, Spirou, etc. Mon atelier est un gros capharnaüm, plein de matières pour mes tableaux à venir.



Hormis Andy Warhol et le pop art, tu as des influences plus classiques ?

Chez Picasso, je suis fasciné par les assemblages de couleurs, la géométrie, et le travail du trait noir. En plus moderne, j’en citerai trois : Combas, Di Rosa pour la figuration libre et Erro, un islandais au parcours assez atypique. Lui fait des toiles géantes, de plus de 2 mètres…une explosion de couleurs, de personnages de mangas, de comics, de héros, d’hommes politiques…Et Speedy Graffito, qui est vraiment un maître pour moi. Et puis Shepard Fairey (Obey), Jeff Aérosol, Banksy…tous ceux qui font vivre le milieu street art. Je collectionne, par goût, et par investissement.


Est-ce que tu as le sentiment que les galeries font monter les prix ?

Oui, carrément. Le plus souvent, les galeries doublent le prix. Je préfère vraiment monter un show privé, plutôt que d’entretenir un business. C’est pour ça, à Noël, j’ai mis des toiles à 40 euros sur mon site. Il faut que l’art soit accessible ; on vit dans une société qui va assez mal, les salaires ne sont pas très hauts, même s’il faut relativiser. Mais à chaque vente, à chaque vente, je mesure la chance que j’ai de pouvoir vivre de mon art, et de profiter d’une certaine qualité de vie en travaillant à la maison.

Comics, dessins animés, jeux vidéo…ce melting pot, c’est l’univers dans lequel tu as baigné ?

Oui, comme toi, j’ai été élevé avec Isidore le lapin, Chapi Chapo et les Cités d’Or. Le Club Dorothée le mercredi, Bubba, Goldorak, Cosmocats…tout ça, quand je les revois, ça me file la chair de poule. L’offre était bien moins large qu’aujourd’hui, mais on suivait ça sur des années. Jusqu’à la fin des mystérieuses cités d’or, y’a du suspense ! Côté jeux vidéo, j’ai commencé avec un Vidéopac…

Est-ce que tu dirais que tu fais du street art ?

En fait, pour une question de respect, je ne me revendique pas comme un street artiste. A part quelques blockhaus, je n’ai jamais taggué dans la rue. Je fais de l’art contemporain, urbain. Finalement, le street art, c’est surtout un terme à la mode. Mais les purs et durs continuent de bosser dans la rue, même si l’œuvre risque d’être dégradée. Ou pire, d’être appropriée par le proprio du mur comme c’est le cas avec Banksy.

Il y a une sorte d’establishment autour de tout le mouvement de l’art contemporain ?

Moi, je n’en fais pas vraiment partie. Je ne suis pas à Paris, je ne suis pas vraiment connu, donc tout ça je le vis plutôt en tant qu’observateur. On est dans un consumérisme galopant, et l’art n’y échappe pas.


Internet, ça a changé la donne ? Tu utilises les réseaux sociaux ?

Sur Facebook, j’ai surtout des amis, des artistes, mais aussi des galeries : ça permet de voir ce qui se fait, notamment à Paris. Sachant que le street art, c’est un grand fourre-tout : ça va du tag, à de la peinture beaucoup plus aboutie. Les médias et techniques sont très variés. J’attaque ma 13ème année en tant qu’artiste pro ; le street art a vraiment explosé il y a 5-6 ans, mais d’après certaines galeries avec lesquelles je travaille, la demande s’essouffle un peu ; les gens veulent revenir à quelque chose de plus tangible, comme la peinture à l’huile. Un certain type de clientèle en tous cas. Le problème avec Internet, c’est que tout le monde copie tout le monde : on retrouve souvent les mêmes références, et il est très difficile d’émerger avec quelque chose d’innovant. Une nouvelle technique ? Tu la mets sur ton site ou sur FB, dans les 48h tu peux être vu 1000, 2000, 3000 fois par un australien, un japonais, n’importe qui sur la planète, et moins de 15 jours plus tard ça sera copié. Et certains, qui sont très célèbres, ne font que de la copie. Et ça se vend cher quand même.

C’est difficile de se vendre en tant qu’artiste ? Ca te donne des contraintes ?

Aujourd’hui, je peux dire non si les conditions ne me conviennent pas. Mais c’est un luxe que tu n’as pas quand tu es débutant.


Tu utilises beaucoup de marques dans tes tableaux, tu n’as jamais eu de souci ?

En fait, tu as le droit de détourner une marque dans le cadre d’une œuvre unique, donc je n’ai jamais vraiment eu de problèmes. Mais il y a des monuments auxquels tu ne touches pas : Tintin, par exemple, c’est risqué. Mickey, aucun problème. Louis Vuitton également : voir leur logo détourné dans une œuvre d’art, c’est bon pour la notoriété. C’est une pub indirecte, qui donne une image innovante, jeune.

Mr DSK vient de sortir

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Il y a un message dans tes toiles ?

J’essaie toujours d’avoir au moins un titre rigolo. C’est ma marque de fabrique, même si je suis nul en titres. Quitte à être nul, autant que les titres soient marrants. Donc oui, c’est un titre à message. Tu vois, un jour un galeriste m’a demandé quel était mon parcours. Et c’était le parcours d’un mec normal. D’après lui, je n’avais rien à raconter. J’ai pas souffert, je suis pas tombé dans la came, ça n’a pas d’intérêt. « Regardez Soutine, lui il peignait avec ses tripes, il était malade… ». Donc le mec me dit, « y’a pas de discours, vous faites de la peinture de décoration, ça me plaît pas ».

Tu l’as mal pris ?

En fait, il avait raison. Oui, je fais de la peinture de décoration. Je veux que les gens posent mes toiles sur leur mur, si c’est assorti au canapé, tant mieux. Je veux que les gens regardent mon tableau tous les jours, le montrent à leurs amis en disant « Tiens, regarde ça, c’est marrant ». Et ça me va très bien, la vie est assez sordide comme ça, si les gens sont heureux avec mes tableaux, si ça leur apporte une jouissance de l’œil, c’est tout ce que je demande.

Le mot de la fin ?

La culture, c’est un rempart contre tout le reste. Contre la xénophobie, l’homophobie…la culture, c’est ce qui te permet de comprendre l’autre. La musique, la littérature, la sculpture, la peinture…tout ça est indispensable si tu veux avoir une vraie vie d’Homme. Notre passage sur terre est court, semé d’embûches, et la culture est un rayon de soleil. Tu peux voir Dieu dans un masque africain, dans un vêtement chinois d’il y a 2000 ans…c’est l’homme dans ce qu’il a de meilleur. Pour moi, un artiste a cette mission dans la société : attirer l’œil, nourrir l’esprit, tout en restant accessible.

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