Il traque les vestiges de la décadence humaine : rencontre avec un explorateur urbain

C’est par une belle matinée de Juillet que j’ai rencontré Madri, dans un petit village du Vexin. Nous avions rendez-vous pour découvrir et explorer ensemble un ancien sanatorium désaffecté. Dit comme ça, on imagine tout de suite un sombre tableau, des types taciturnes et torturés avec une fascination pour les trucs morbides. Il n’en est rien. J’ai découvert un photographe de talent, passionné de technique, perfectionniste, avenant et ouvert, avide de découvertes. Par la suite, je me suis demandé ce qui avait pu le pousser à devenir un explorateur urbain, et comment il en était venu à passer ses week-ends dans des lieux sombres et chargés de poussière. D’où l’entretien qui suit, réalisé cette semaine. Toutes les photos de cet article sont de Madri.

Comment as-tu découvert l’urbex ?

C’est une amie qui m’en parlé, elle m’a montré quelques photos. Les lieux étaient vraiment beaux. Je suis un grand fana de la lumière naturelle, quand je fais de la photo de portrait par exemple, je le fais en extérieur pour cette raison, pour utiliser la dynamique entre les ombres et la lumière. J’ai trouvé que ces endroits avaient justement la dynamique la plus incroyable que j’ai jamais vue. Des ombres extrêmement marquées, et dès qu’il y a un trait de lumière, ça explose d’un coup ! J’ai trouvé ça très intéressant, et ces premières photos vues m’ont donné envie de me lancer. Deux semaines plus tard, je faisais une première visite.

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Quel est le moment que tu préfères ? L’entrée, la découverte, repartir avec des photos ?

En fait il y a un moment avant ça. Le premier moment que j’adore, c’est celui où devant mon ordinateur j’ai enfin trouvé l’adresse d’un lieu que je cherche depuis longtemps. C’est un moment magique. J’ai pu y passer pour certains des heures et des heures de recherche, ce qui rend ce moment assez jouissif. Enfin, je l’ai trouvé ! Après, au moment où tu entres dans le lieu, tu as une poussée d’adrénaline, parce que tu sais que tu fais quelque chose de totalement interdit, que tu es dans un endroit très spécial. C’est ça qui te pousse à faire les meilleures photos possibles, car tu ne pourras certainement pas y retourner. Dans une semaine le lieu sera peut-être fermé, détruit. T’en sais rien. Après, au moment de la sortie, je suis plutôt fatigué. La pression redescend. Le dernier moment que j’apprécie, c’est celui où tu vois les photos sur grand écran : c’est là où tu sais si tu as réussi à rendre ce que tu as ressenti. On ne se rend pas bien compte sur l’écran de l’appareil : je suis à la recherche d’une netteté, d’une précision extrême sur l’ensemble du cliché, et c’est difficile de s’en rendre compte sur place.

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Quelle est la bonne qualité d’une photo d’urbex ?

Pour moi le critère le plus important, c’est le fait que ça soit droit. J’essaie d’appliquer à la photo d’urbex les règles qui sont pour moi celles de la photo d’architecture. Ce sont des lieux immenses, et on voit trop de clichés où le photographe essaie de prendre la pièce au complet. Pour ce faire, ils utilisent donc souvent avec un objectif grand angle, pointé vers le haut, pour avoir en même temps le sol et le plafond. Le problème de cette technique, c’est que toutes les lignes verticales vont s’en retrouver penchées, ce que je trouve extrêmement dérangeant. Tu déformes totalement la réalité, tu déformes totalement la pièce. Pour moi, la base c’est que les horizontales soient horizontales, et les verticales…verticales. Sinon, ce n’est pas la peine. De fait, je suis limité par le matériel que j’ai aujourd’hui : je ne peux pas prendre en photo sol et plafond, il faudrait que je puisse monter l’appareil en hauteur. Deuxièmement, et ça doit être mon esprit cartésien : j’adore la symétrie. Toutes les pièces ne s’y prêtent pas, mais quand c’est le cas je ne me prive pas. Et la netteté, évidemment. Ce sont des endroits tellement sales, détruits qu’il ne faut pas que la photo les détruises encore plus. Elle ne doit pas apporter un grain, elle doit rendre au maximum la réalité de cet endroit, et pour ça, rien ne vaut une netteté parfaite.

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Quelles sont tes motivations ? L’histoire, le passage du temps, l’interdit ?

L’interdit, en effet. J’ai visité un endroit totalement ouvert au public (album : La jungle d’acier), une ancienne usine sidérurgique en Allemagne, fermée en 1986. Tellement belle qu’elle a été inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, et qu’elle a été ouverte à la visite. J’étais content des photos, mais la visite est très encadrée et c’est une grosse frustration. D’autre part, il n’y a pas le rush d’adrénaline évoqué précédemment. Et puis il faut batailler contre d’autres problèmes : les passants devant ton objectif, ça t’empêche de te concentrer sur le bon cadrage. Enfin, tu n’as pas à tendre l’oreille en permanence de peur qu’un gardien te surprenne ! L’autre motivation, c’est le passage du temps. Un lieu intouché par l’homme, où seul le temps a fait son effet, je trouve ça magnifique. C’est encore mieux quand la nature reprend ses droits, avec des fleurs qui poussent dans le plancher, du lierre qui rentre par les fenêtres. C’est la décadence humaine à son paroxysme.

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Il n’y a pas là une contradiction ? Faire connaître ces lieux par la photo ne contribue-t-il pas à menacer leur préservation ?

J’y pense en effet. Je pense que la sauvegarde d’un lieu dépend avant tout du photographe : la photo donne certes envie d’y aller, mais encore faut-il le trouver. La solution la plus commune consiste à poser la question au photographe. C’est à lui de choisir : moi, je ne donne pas les adresses. Dans la population qui gravite dans ces lieux, certains vont dégrader, piquer des trucs. Moi, j’évolue dans un petit groupe d’urbex, je les connais tous personnellement, et je sais qu’on partage la même philosophie. Avec eux, j’ai plus de facilité à faire un échange, une adresse contre une autre. J’ai visité récemment un hôtel, après avoir vu des photos. Il y avait une salle de bal, magnifique, avec des rideaux tombés au sol. J’ai cherché cet endroit, en partie pour cette salle ; quand j’y suis arrivé, tout était détruit, le plafond de la salle de bal était tombé…

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Quel est ton meilleur souvenir ?

Le bureau central est l’un de mes meilleurs souvenirs. On a subi tellement de galères pour rentrer, que ça en valait vraiment la peine une fois à l’intérieur. On a été émerveillés par l’endroit, ce qu’on y a découvert, le fait que les lieux soient restés intouchés par l’homme.

C’est donc aussi ta pire mésaventure ?

Oui, c’est un endroit clos, entouré de grilles, très hautes, bien pointues. On a essayé d’y aller un jour de pluie, excellente idée, après 3 heures de route. On décide donc de passer par-dessus les grilles, une autre excellente idée : j’ai glissé, et je me suis blessé à la jambe. Ca pissait le sang, on a dû aller aux urgences pour me faire recoudre. Heureusement c’est allé vite. Bref, on est sortis des urgences à 18h et on a fini par trouver une meilleure entrée, moins dangereuse. Nous ne sommes restés que peu de temps, 2 heures environ. La fatigue, la faim, la route pour rentrer…bref. J’y suis retourné depuis, j’avais le sentiment d’avoir loupé certains clichés. Bon, il y a eu d’autres mésaventures aussi. Des rencontres avec des gardiens. J’ai ainsi complètement loupé une exploration en Belgique, dans un château où le gardien et ses chiens nous ont jeté. On avait fait 500 kms pour rien. Une autre fois, c’était la gendarmerie dans un pensionnat catholique : on avait croisé au préalable un autre groupe d’urbexeurs. J’entends un bruit dans l’escalier, je pense aux autres urbexeurs, et je tombe nez-à-nez avec 4 uniformes. Mais ils ont été plutôt cools.

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Y a-t-il des choses que tu t’interdises pour entrer dans un lieu ?

Ne rien casser, jamais. Parfois une entrée est créée (par d’autres), mais elle peut être vite refermée. Certains de ces endroits ont encore des propriétaires, sont gardés. Ces lieux sont très vite refermés, et certains sont prêts à casser une porte ou une fenêtre pour entrer. Ce n’est pas mon truc.

Certains utilisent du matériel de crochetage, des clés de service, est-ce ton cas ?

Non, je n’ai pas de matériel. Je ne condamne pas particulièrement leur usage, mais ce n’est pas pour moi. J’enfreins déjà des règles en entrant, donc si je me fais prendre, il faut que je puisse prouver que je ne suis pas entré par effraction. C’est pour ça que ça s’est toujours bien passé quand je me suis fait prendre sur le fait.

Merci Madri ! Vous pouvez retrouver toutes ses photos sur son site, et ci-dessous une galerie de ses photos d’exploration urbaine.

4 réponses à “Il traque les vestiges de la décadence humaine : rencontre avec un explorateur urbain

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