Street art : Entretien avec James Cochran, aka Jimmy C, 1ère partie

Parfois les meilleures rencontres sont les plus inattendues. C’est au détour d’une pièce de la Tour 13 que j’ai découvert James Cochran, peut-être le plus français des street artistes australiens. Au milieu des portraits sombres et monochromes de David Walker, là dans l’encadrement d’une porte, un Rimbaud transfiguré, saisissant de vie. J’avais presque l’impression de l’entendre composer des poèmes.

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James, aka Jimmy C est originaire d’Adelaïde, Australie. Il a beaucoup voyagé, parle un excellent français et il vit aujourd’hui à Londres, mais comme il l’explique au Guardian, il « chevauche les vagues de l’inspiration et va là où elles l’emmènent ». L’entretien qui suit a été entièrement réalisé en français.

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Crédit photo Josine and Harry Frankhuizen

Est-ce que tu te définis comme un street artist ?

Oui, quand j’ai commencé à peindre dans la rue, on ne parlait pas vraiment de street art. C’était le milieu du graffiti, lié à la culture hip hop et à New York, à la fin des années 80. Un mouvement underground, controversé, un sujet délicat à cause du vandalisme. J’en ai fait quelques années, adolescent, et puis je suis allé à l’école des Beaux-Arts, j’ai suivi un autre parcours. Même si dans les années 80 des gens comme Keith Harring peignaient dans la rue, on a commencé à parler de street art seulement au début des années 2000. Donc oui, street artist, c’est une description que j’accepte.

Pour toi c’est une forme de démocratisation de l’art, le fait de le rendre plus accessible aux gens parce qu’il est dans la rue ?

Oui, c’est un mouvement démocratique, accessible à tous, tous ceux qui veulent y participer, quelle que soit la façon, que le message soit poétique, politique, social, pour revendiquer contre le système, ou juste s’amuser. Pour le public également, c’est très accessible. Pas besoin de franchir la porte d’une galerie. Et ce qui fait également son charme, c’est que c’est un art éphémère : dans la rue, ce n’est pas protégé, tout peut arriver. Ça donne une autre dimension.

Que penses-tu du fait que le street art soit devenu une valeur spéculative ? Le fait que certains murs soient enlevés puis vendus ?

C’est inquiétant, il y a beaucoup d’exemples récents. Ça m’est arrivé également : bon, on n’a pas enlevé mes œuvres d’un mur pour les vendre, mais certaines ont déjà été reproduites sur des t-shirts, des cartes postales sans que je sois averti. J’ai dû faire intervenir mon avocat pour empêcher ces sites de vendre mes œuvres sans mon autorisation. C’est arrivé aussi à d’autres artistes. J’ai découvert comme ça un site internet qui vendait des vêtements de bébé avec des images de mes murs. C’est toujours troublant, parce que le street art est devenu très à la mode, populaire, et certaines personnes essaient d’en profiter financièrement. La publicité aussi s’en est emparé, parce que le street art c’est branché, c’est cool. Et quand ce ne sont pas de grosses compagnies, ce sont des individus isolés. Encore pire, les collectionneurs d’art, ou ceux qui essaient de gagner de l’argent en déplaçant une œuvre et en la mettant aux enchères. Si c’est vendu, rien ne revient à l’artiste. L’artiste peint dans la rue, gratuitement, c’est comme un cadeau. Ce que je peins dans la rue, je le donne aux gens, et une fois que c’est fait, je ne peux plus rien y faire : on peut tagguer ce que j’ai fait, ou pisser dessus. Mais l’enlever ? Ca va beaucoup trop loin. Comment arrêter ça ? C’est assez nouveau, je ne sais pas trop comment les lois vont évoluer, et si les artistes seront plus protégés. On ne considère que le propriétaire du mur, mais pas encore la propriété intellectuelle de l’œuvre. Ça reste flou, et certains en abusent.

Quelles sont tes influences en peinture classique ? On évoque parfois le pointillisme pour décrire ton travail, et la façon dont tu traites la lumière me fait aussi penser à l’impressionnisme…

Oui, on parle souvent de ces courants à propos de mon travail, cependant je n’ai pas été influencé directement par ces styles. J’ai vraiment commencé par le graffiti, des lettrages et des personnages. Puis je suis allé à l’école des Beaux-Arts, et je me suis intéressé à la tradition occidentale, les peintures figuratives. Si tu regardes mes premières peintures, c’est plus du réalisme. J’étais plus influencé par des artistes comme Le Caravage, Velasquez et les artistes baroques. Ce qui m’intéressait c’était le sujet humain et les émotions capturées par ces artistes dans les expressions, des états extrêmes, souvent dans un contexte religieux. C’était ça qui m’intéressait, comment ces artistes rendaient des émotions humaines très fortes. J’ai fait ça pendant quelques temps. Quand j’étais en Australie, j’ai animé des ateliers de peinture graffiti pour les ados, ainsi que des projets communautaires. J’ai eu ainsi l’occasion de travailler avec les communautés aborigènes. Leur technique traditionnelle, c’est le dot painting (peinture au point). Ils le font au pinceau, avec la toile au sol. Un artiste m’a demandé un jour s’il était possible de le faire au mur, avec une bombe. Pourquoi pas ? On peut essayer ! Je lui ai appris comment peindre avec une bombe, et on a réalisé une peinture murale ensemble. Pour moitié son style, aborigène, pour moitié le mien, plutôt réaliste. Ça a été un déclic pour moi. De retour dans mon studio, j’ai réfléchi à cette technique, comment construire une image avec des points. A ce moment-là, c’est devenu un peu plus impressionniste. Mon style était influencé par la tradition occidentale, figurative ; c’est de jouer avec les points qui m’a rapproché de l’impressionnisme. L’art aborigène est très différent, ils sont beaucoup plus dans le symbolisme. En tout cas, s’il y a eu une influence de l’impressionnisme, elle a été plutôt inconsciente. Je connaissais ces œuvres bien sûr, j’ai visité le musée d’Orsay, le Louvre et le Prado. Mais c’est une influence indirecte.

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City Sublime

Et le travail avec la couleur ?

C’est très intuitif, ce n’est pas très loin du système de Van Gogh : il aimait les couleurs complémentaires, comme l’orange et le bleu, ou le rouge et le vert. Je travaille un peu de la même manière.

C’est de travailler avec les aborigènes qui t’a amené à développer cette technique de drip painting ?

Non, c’est assez différent. C’est en 2004 que j’ai eu ce déclic : j’ai fait une série que j’ai appelée Aerosol Pointilism. Je voulais prendre du recul par rapport à la culture aborigène, parce qu’au fond je n’ai pas le droit de m’approprier leur culture, leur art. Je me suis donc mis dans un contexte plus européen avec le pointillisme. J’ai fait des points pendant un an, mais ça n’était pas assez, j’avais besoin de quelque chose de plus. Qu’est-ce qui se passerait si je laissais couler la peinture ? Ça m’a paru bête dans un premier temps. Puis j’ai essayé de faire un portrait comme ça, et tout de suite il y a eu quelque chose de nouveau, d’intéressant. Oui, ça c’est moi, je me reconnais. C’est alors que j’ai commencé le drip painting, il me semblait que j’avais trouvé quelque chose d’unique.

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Rodney Dreaming (2005), Aérosol sur toile, 160x120cm

A suivre : Deuxième partie de l’entretien

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